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Dis-moi comment tu te présentes, je te dirai qui tu es!

avr 14, 2016

Il y a peu de temps, j’ai pris part à un atelier avec huit professionnels de la formation, originaires de pays différents et réunis pour la première fois. Il y avait autour de la table deux Africains (un Sénégalais et une Burkinabé) et quatre Européens (deux Français, un Allemand et un Anglais). L’animatrice de l’atelier nous a invité à écrire nos noms sur un chevalet individuel posé sur la table, de sorte que tout le monde puisse prendre connaissance de l’identité de chacun; c’est ce que nous avons fait. Mais à cet instant, deux attitudes nettement distinctes m’ont interpellé : à l’unanimité les Européens avaient marqué leur prénom uniquement, tandis que les Africains (dont je faisais partie) avaient soigneusement mentionné à la fois leur prénom et leur nom de famille (en lettre capitale !).

Fait anecdotique ou révélateur? Quelles informations pertinentes ces éléments peuvent-ils nous apporter sur les uns et sur les autres ? Quelle incidence possible ont-ils dans la relation de travail ? En outre, quelles sont les perceptions réciproques et où se cachent les risques de malentendus ?

 

Cette scène, d’apparence banale, nous invite pourtant à nous interroger sur le sens et l’impact du langage implicite contenu ici dans la façon de se présenter. C’est en effet un code qui permet de mettre en relief un trait culturel lié à l’identité.
Comme cela est souvent le cas dans les contextes multiculturels, lors des réunions, séminaires, formations ou rencontres informelles, l’hétérogénéité des profils ouvre un champ de confrontations entre divers styles de communication – aussi bien verbale que non verbale.

Au quotidien, en se présentant, certaines personnes sont enclines à s’identifier par leur prénom, qu’elles privilégient d’emblée. D’autres ont plutôt tendance à faire usage de leur nom de famille. L’une et l’autre des approches représentent, pour tout interlocuteur attentif, un précieux indicateur qui aide à décoder le mode de fonctionnement de son protagoniste et à identifier ce qui est essentiel pour lui.

De façon générale, qu’elle soit faite en direct ou par l’entremise d’un tiers, une présentation constitue le point de départ d’un échange, telle une impulsion qui a le pouvoir de donner le ton à la relation. De cette première impression vont fortement dépendre nos a priori – favorables ou défavorables .
Pour les uns, lourdeur protocolaire, pour les autres, manque de respect, le fait d’appeler quelqu’un par son nom de famille ou par son prénom quand ce dernier est attaché au rituel contraire, peut s’avérer un frein pour la qualité de la collaboration ou l’efficacité d’une négociation.
Il semble donc important d’identifier ces codes et de tenter de les comprendre.


Impairs, non respect de l’étiquette et autres malentendus


Perceptions croisées

A partir de la scène représentée dans la bande dessinée plus haut, j’ai interrogé des personnes de cultures africaines et européennes sur leurs perceptions respectives. En voici la substance :

Pour les Africains interrogés :
« Ils sont trop familiers » , « Ils ne sont pas assez fiers de leur famille » , « Ils ont une identité trop individuelle et se croient parachutés sans lien avec leur généalogie »
Pour les Européens interrogés :
« Ils sont scolaires » , « Ils sont d’un formalisme excessif » , « Ils mettent de la distance» , « Ils ont envie d’être considérés »

Rappelons que mon objectif était simplement d’obtenir une réaction spontanée face à une image arrêtée, précédée d’une brève description du contexte de la scène.
Ainsi on note un décalage considérable entre les interprétations de part et d’autres. Avec une lecture aussi différente et potentiellement erronée, nous courons le risque de fâcheux malentendus, et partant, de saper les bases d’une relation naissante.
A l’inverse, l’analyse de ces différents codes nous offre des clés de lecture et des ressorts possibles sur lesquels s’appuyer vers l’atteinte de nos objectifs, comme par exemple, susciter de la confiance, engager un dialogue de qualité ou créer de la motivation.


Quelques logiques sociales associées à ces codes


Bien souvent, l’option que nous choisissons (consciemment ou inconsciemment) donne des indications sur la perception que nous avons de nous-mêmes et de notre identité. De ce fait, elle apporte de ce fait un éclairage sur le rapport que l’individu entretient symboliquement avec son groupe familial et communautaire. Dans un précédent article, nous avions à ce propos abordé le thème de la responsabilité, en essayant d’illustrer la portée collective que peut avoir un acte commis individuellement -dans le contexte burkinabè.

En Afrique traditionnelle,
« l’individu est inséparable de sa lignée, qui continue de vivre à travers lui et dont il n’est que le prolongement. C’est pourquoi, lorsqu’on veut honorer quelqu’un, on le salue en lançant plusieurs fois, non pas son nom personnel (ce que l’on appellerait en Europe le prénom), mais le nom de son clan : « Bâ ! Bâ » ou « Diallo ! Diallo ! » ou « Cissé ! Cissé ! » car ce n’est pas un individu isolé que l’on salue, mais, à travers lui, toute la lignée de ses ancêtres »

En effet, dans le contexte africain le nom (de famille) confère à l’individu une identité sociale ; en faire usage envoie donc un signe symbolique de reconnaissance de cette identité et de son existence sociale. On comprend ainsi l’importance que beaucoup attachent à l’appellation par le patronyme.

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Dis-moi quel est ton nom, je te montrerai mes dents

Répandue en Afrique de l’Ouest, une pratique culturelle favorise grandement l’utilisation du patronyme et lui donne toute son importance : la Parenté à plaisanterie. C’est en témoignant de l’appartenance à une ethnie, à une famille ou à une région, que le « nom collectif »2 sert de moyen de reconnaissance entre parents et alliés à plaisanterie. Il permet ainsi d’alimenter cette relation spécifique qui s’exprime à travers l’échange de quolibets et autres moqueries, sur le ton de l’humour. En Afrique, on connaît l’importance sociale et le caractère sacré de cette tradition séculaire.

Toutefois, d’autres phénomènes placent le patronyme au cœur de la relation mais tendent plutôt à en faire un élément d’exclusion que de rapprochement ; notamment en instaurant une hiérarchie sociale dans les rapports entre les personnes : En véhiculant   une information sur son groupe social ou ethnique, le nom de famille peut faire l’objet de représentations diverses, plus ou moins favorables; et conduire, selon les cas, à l’érection de frontières strictes entre groupes ou entre individus. A ce titre, le système des castes, hérité de la division traditionnelle du travail, est problématique, comme au Sénégal où la question est récurrente. Mais au pays de la Teranga, la confrérie des Layènes semble avoir trouvé la parade : les membres (6% de la population) s’interpellent entre eux par une seule appellation commune, “Lahi !“ ; renonçant ainsi à leur patronyme, facteur potentiel de hiérarchisation, donc de discriminations.

Bien que les pratiques discriminantes ne soient systématiques, à ma connaissance, dans aucun pays en Afrique, celles-ci peuvent néanmoins être facilitées par l’indication du nom collectif. Le tableau n’étant donc pas totalement idyllique, il nous incite à faire preuve de réserve sur cette question.


« Tu te feras un prénom » 

D’un autre côté, en Occident, nous retrouvons dans les usages une tendance à privilégier le prénom. Celui-ci fait référence à une identité individuelle, comme il renvoie à une certaine vision de la responsabilité, davantage tournée vers la personne que son groupe. D’ailleurs ne dit-on pas communément qu’Untel est parvenu à “se faire un prénom »? Ici, l’idée de la réussite est associée au mérite individuel.
A ce propos, un chercheur français me rappelait qu’en France, on a gagné le droit d’affirmer son individualité aux prix d’importantes conquêtes et revendications ! Tout en notant l’exception que représentent les familles d’aristocrates, la classe des Nobles dont les descendants restent encore aujourd’hui très attachés à l’usage de leur patronyme en toutes circonstances.

De ce point de vue, relevons en passant ce trait commun entre beaucoup d’Africains et les familles aristocrates -sans pousser plus loin la comparaison.


Etablir une relation « en direct »

Dans bien des cas, dans les entreprises françaises, l’emploi du prénom exprime le souhait de créer une atmosphère décontractée. De même, il signe une volonté de se connecter à l’autre de manière directe, sans “intrusion“ ni référence extérieure, en l’occurrence celle à la famille, qui est sous-entendue dans le nom collectif.
Ce goût pour l’informel est davantage visible dans des cultures d’entreprises de type privé, génération Y, secteur informatique ou médiatique, et beaucoup moins dans d’autres milieux, bancaire, administratif, institutionnel etc.
D’une certaine façon, cette tendance se vérifie également sur le continent africain au sein d’organisations de type startup où l’on trouve principalement la même génération Y.
Dans ces cas, ce sont la culture générationnelle et la culture professionnelle qui favorisent le mode de conduite des acteurs, d’un continent à l’autre. Celles-ci constituent alors un point de correspondance entre des collaborateurs de cultures nationales différentes.


« Madame Virginie » 

Une manager française s’étonnait du fait que certains de ses collègues en Côte d’Ivoire s’adressaient systématiquement à elle par « Mme Virginie ! ». Elle ne comprenait pas qu’ils ne choisissent pas entre Mme -suivi de son nom de famille- ou simplement Virginie, son prénom. Cela avait le don de l’agacer, même si elle ne laissait rien paraître.
La raison en était simple ; étant donné la complexité de son patronyme pour ses collègues, ceux-ci avaient pris l’habitude de placer le prénom après la civilité. En fait, ils avaient attribué la fonction collective du patronyme, au prénom. Ainsi leur souhait de l’appeler par son nom collectif (dû à son rang de manager) était comblé.
A vrai dire, cette combinaison, civilité + prénom, est une pirouette assez répandue en Afrique francophone!

Ailleurs, en Chine, la norme dans les appellations consiste à avancer le nom collectif en premier. « Sur les documents officiels et à l’oral, un Chinois se présente toujours en utilisant son nom complet, en débutant par son nom de famille. On dit ainsi MAO Zedong ou XI Jinping »3. Dans les négociations commerciales avec ces derniers, il est généralement recommandé d’éviter d’appeler son partenaire par son prénom.

 

En tenant compte de la pluralité des circonstances que nous avons développées, selon le contexte géographique, social ou professionnel, nous voyons que la façon de se présenter peut revêtir une importance majeure, sans que nous en soyons pour autant conscients ou informés. Cela donne lieu à des perceptions bien souvent très différentes entre deux interlocuteurs qui peuvent être ainsi confrontés à d’importants risques dans l’efficacité de leur collaboration.
Au sein d’une équipe au profil hétérogène, si l’enjeu pour un manager est d’assurer la cohésion du groupe dans le respect des représentations de chacun, se poseront alors plusieurs questions : Comment établir un mode de fonctionnement qui rencontre l’adhésion de tous ? Doit-on proposer une norme transculturelle, un code qui transcenderait les singularités ? A l’inverse, est-il possible ou opportun d’encourager l’expression individuelle?
Dans tous les cas il semble primordial de s’attacher à prévenir tout malentendu entre les membres. En ce sens, favoriser le partage des référentiels sans crainte du jugement, se révèle être une condition essentielle.


Notes

Amadou Hampaté Bâ, Amkoullel, l’enfant peul. Repris dans « Noms propres et termes de parenté dans la tradition orale des Africains », Vassili Klokov
Casper Marie-Claude, Granet Frédérique, Pradelles de Latour Charles-Henry, « Choisir un nom de famille…. Une approche pluridisciplinaire des implications de la réforme du nom», L’Homme 3/2006 (n° 179) , p. 201-217
Morgane Delaisse lepetitjournal.com/shanghai